HANY HANNA

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Biographie

Journaliste et traducteur indépendant, né au Caire, j’ai toujours été fasciné par le cinéma, cette machine à remonter le temps qui ne dit pas son nom. En une heure ou deux, elle vous transporte dans le temps et l’espace, parfois très loin. A d’autres moments, elle vous fait voyager près de chez vous. En multipliant les angles et les points de vue, le cinéma peut vous faire découvrir ce qui était pourtant sous votre nez. Les films qui figurent sur ma carte blanche sont parmi ceux ont ce pouvoir de découvrir le monde où on vit et celui qui vit en nous. Peut être par intérêt personnel, peut être par déformation professionnelle cette carte blanche est assez politique et internationale. Si le cinéma français en est absent, ce n’est pas parce qu’il manquerait de grands films mais parce qu’il est déjà connu des visiteurs de ce site. J’ai préféré partager les films qui ne sont pas connus en France ou dont je n’entends pas beaucoup parler. Sauf peut être dans le cas de Charlie Chaplin. Mais là, je n’ai pas pu m’empêcher d’inviter à voir et revoir celui qui m’a fait aimer le cinéma.

J’ai commencé ma carte par Charlie Chaplin, celui qui a su expliquer le monde dans lequel on vit dans ce qu’il a de plus brutal. Dès l’apparition du Taylorisme et du travail à la chaîne, il nous montre, dans Les temps modernes, la déshumanisation qu’il provoque. Allant beaucoup plus loin, il montre dans Le dictateur, l’horreur du nazisme. Mais Charlie Chaplin est un poète qui vous explique la brutalité sans vous brutaliser. Bien au contraire, il prend soin de l’enfant qui est en vous ; il vous fait rire et vous berce avec une belle musique dont il est aussi le compositeur ! On s’est toujours posé la question « peut on rire de tout ? ». La réponse de l’humoriste Desproges était « oui mais pas avec n’importe qui ». Celle des grands réalisateurs est « on peut rire de tout ce qui est inhumain ». Evidemment, ceux qui se sentent visés ne riront pas avec vous. Ce qui est inhumain n’est pas seulement ce qui est violent, c’est tout ce qui est contraire aux qualité humaines y compris la raison. C’est pour cela que les films les plus intelligents sont souvent si drôles. En s’attaquant à l’irrationnel, ils montrent l’absurde, le risible.

C’est ce qui me fait aussi aimer La soupe aux canard des Marx brothers. Deux chefs d’Etat s’y rencontrent à une grande réception de réconciliation pour désamorcer le conflit entre leurs deux pays. L’absurde est qu’ils font tout pour l’exacerber en se provoquant de façon très enfantine. Ces gamineries aboutissent à la guerre, qui est déclarée en chœur… au sens propre, en chantant « The war, the war, is a fact we can’t ignore !» et en dansant. La grande réception de réconciliation est devenue une grande mascarade consacrant la folie guerrière. Oui, la violence est bien souvent absurde.

Cette absurdité est rarement aussi bien illustrée que dans Le repentir du réalisateur géorgien Tenguiz Abouladzé. Dans ce film, il met en scène un dictateur, synthèse d’Hitler, Mussolini et Beria, le chef de la police politique de Staline. Pour que le peuple sympathise avec à sa politique répressive, ce leader lui explique combien cette mission est nécessaire et difficile. « C’est comme si nous étions dans une pièce noire et que nous essayions d’attraper un chat noir. C’est d’autant plus difficile que ce chat n’existe pas. Mais nous y arriverons ! ». Tout est dit. Le cinéma nous montre que la politique n’est pas uniquement une affaire de personnes mais de tournure d’esprit.

L’esprit qui anime Les frontières du réalisateur syrien Dorid Lahhâm est un esprit unitaire. Partageant une langue, une culture et une histoire commune, les Arabes rêvent depuis des siècles de s’unir. Ce film fait défiler des leaders politiques arabes (fictifs) qui se lancent dans des discours sur l’unité. Leurs auteurs voient les choses, en grand, très grand. C’est l’unité de centaines de millions de personnes qu’ils visent. Ceci donne de l’espoir au héros du film. Son problème est plus facile à résoudre que la séparation de millions de personnes. Seule sa maison et son couple sont séparés par un tout petit problème frontalier et administratif. Les responsables politiques volent à son secours en se succédant devant sa maison pour y faire des discours compatissants et grandiloquents. Leur passion n’a d’égal que la persistance du problème… La parodie des discours des leaders arabes dans le film est un petit bijou.

La mauvaise tournure d’esprit est la source des maux de bien des sociétés. Ce n’est pas uniquement celle des leaders suprêmes. C’est celle des hommes importants de la société en général. La femme d’un homme important, film de Mohammed Khan, en sait quelque chose. Cette jeune femme romantique, fan du chanteur de charme Abdel-Halim Hafez se marie avec un beau jeune homme très classe. Cet homme, officier de la Sécurité de l’Etat égyptien, remarquablement interprété par Ahmed Zaki, est confronté aux émeutes de la faim de 1977. Il est, lui, est un homme pragmatique qui ne reconnaît que l’efficacité. Il doit protéger le pays du chaos. Pour le faire de façon efficace, il use de la brutalité pour coffrer le plus de suspects possibles. Plus les enquêtes sont difficiles, plus il est brutal et plus le romantisme de sa femme lui est insupportable. Pour se sauver, le régime lâche ses éléments les plus brutaux. Il se retrouve subitement privé de sa drogue, le pouvoir et au seuil d’un drame familial…

Caractérisé par l’élégance de son apparence et sa laideur intérieure dans La femme d’un homme important, Ahmed Zaki est tout le contraire dans L’innocent, de Atef El Taieb. Il y interprète avec une égale maestria, un petit paysan analphabète appelé à faire son service militaire dans la Police militaire. Il est affecté comme gardien de prisonniers politiques. Pour obtenir l’obéissance des appelés, les supérieurs leur font croire que les prisonniers sont des ennemis du pays, à une période où le pays n’est pas en guerre. L’innocent demande « pourquoi des ennemis, nous sommes en guerre ?! », mettant en cause, avec candeur, la douteuse notion d’ennemi intérieur, chère à toutes les dictatures. Il doit pourtant exécuter des ordres d’une grande cruauté, jusqu’au jour où débarque dans le bagne un copain du village, un étudiant de gauche. Sa connaissance humaine de ce prisonnier et son cœur lui disent qu’il n’est pas un ennemi. La mutinerie n’est pas loin…

Cette dualité du cœur et de l’esprit est explorée dans un film d’un tout autre genre, un polar japonais. Postman blues, de Sabu est l’histoire d’un honnête facteur qui mène une petite vie ennuyeuse, jusqu’au jour où en livrant un colis, il tombe sur un ancien copain de l’école devenu yakuza. Les joies de l’amitié retrouvée, le sortent de la déprime où il s’était enlisé. Choqué par les activités de son ami, il s’interdit pourtant de le juger. Il revit simplement cette amitié animée par les souvenirs et la compassion. Oubliant, dans un moment de spontanéité son horreur de la violence, il s’envole de joie lorsqu’il reçoit la lettre que son ami attendait. Il l’appelle à corps et à cris et lui cours après pour lui annoncer la « bonne » nouvelle : il vient d’être nommé chef d’un clan de yakuzas !

Si les postiers sont surreprésentés au cinéma, c’est parce que leur métier offre un contraste saisissant entre la monotonie de leur métier et les milliers de secrets qu’ils ont pour mission de faire circuler. Côtoyant ce monde secret, le facteur n’y entre pourtant pas. Le postier, de Hussein Kamal (Egypte) a lui, franchi le pas. Jeune postier venu du Caire pour prendre en charge le bureau de poste d’un village reculé, il est choqué par ce qu’il voit : le bureau de poste sert aussi d’étable ! Les employés sont laxistes et indisciplinés. Il les trouve, irresponsables et arriérés, ainsi que toute la population du village. Sa foi dans sa propre vertu lui ordonne de rétablir l’ordre et la civilisation. Isolé par son mépris des villageois, il décide pour rompre son ennui de décacheter les lettres pour les lire, avant de les cacheter à nouveau. Il découvre un monde insoupçonné. Parmi les messages qu’il lit, figure un appel au secours d’une jeune fille à son amant. Elle est enceinte. S’il ne vient pas l’épouser avant que sa grossesse ne soit découverte, sa famille risque de la tuer pour laver le déshonneur ! Perdu dans ses pensées, le postier tamponne non l’enveloppe mais la lettre elle-même. S’il envoie la lettre, la fille pourra être sauvée mais l’indiscrétion du postier sera découverte. Lui qui croyait être si vertueux, est confronté à un dilemme. Il devra soit subir les conséquences de son manque d’éthique professionnelle soit… sacrifier une vie humaine pour sauver sa réputation… En prétendant porter une responsabilité morale au-dessus de ses forces, cet héro a craqué sous l’œil, médusé des spectateurs.

C’est peut-être pour s’éloigner de cette prétention morale irréaliste et insupportable que le cinéma italien s’est engagée dans la voie néoréaliste. Celle de Fellini a basculé dans la fantaisie la plus réjouissante avec entre autres Amarcord, « je me souviens » en toscan ». Fellini y donne sa version, romancée de son adolescence dans son village de Toscane. Les souvenirs réels s’y mélangent aux rêveries. Contrairement au Postier de Hussein Kamal, Fellini porte un regard plein de tendresse sur les personnages de son village, des plus conventionnels aux plus marginaux. Ils sont souvent tournés en dérision mais pas discrédités. Même leurs petites turpitudes ne les excluent pas de la communauté du village. Ces personnages et les situations où ils se trouvent vous font passer par toutes les émotions. C’est le cas d’une scène où un homme se réfugie un arbre pour fuir l’hôpital psychiatrique. Ceux qui tentent de le raisonner se font bombarder de pommes chaque fois qu’ils tentent de grimper à l’arbre. A cette scène, on pleure d’un œil et rit de l’autre. N’est-ce pas cela le cinéma ?

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